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"Daniel Buren: Toits du vide et des couleurs" par SIM Eunlog

Admin
15 Feb 2022
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Texte 666

Entretien avec la philosophe et critique d’art coréenne, Sim Eunlog, les 6, 9 et 24 mai, autour de la notion du vide dans la démarche de Daniel Buren ; in Séoul Art Guide, Séoul, volume 126, juin 2012, p.88, coréen. Inédit en français.


Toits du vide et des couleurs [1]

 


 

« Palais de la lumière », « pluie de lumière », « bain de couleurs », « vitraux de cathédrale »,  ainsi les médias tentent de qualifier l’exposition Monumenta de Daniel Buren (Excentrique(s), travail in situ, du 10 mai au 21 juin 2012). En effet, cette exposition au Grand Palais montre d’abord une série de disques (377 exactement) de film plastique coloré et transparent, disposés horizontalement et soutenus par de fins piliers (environ 1300) en noir et blanc. Ces disques sont de quatre couleurs : bleu, jaune, orange et vert. Leur niveau par rapport au sol (de 2,5m à 2,9m) est prévu pour une circulation confortable des visiteurs, avec une hauteur comparable à celle du plafond d’un appartement parisien. Sous un disque de couleur, un couple d’amants s’embrasse. Sous un autre disque, un garçon est allongé comme pour tenter un bronzage coloré. Sous d’autres encore qui vont jusqu’à la cafétéria, des visiteurs se désaltèrent ou grignotent, etc. Un disque pris comme un toit, chacun peut choisir son toit et sa couleur. Sous ce toit, il n’y a aucun meuble (objet), mais la richesse du vide, l’espace, la couleur, la lumière. A la croisée centrale sous le dôme, l’espace n’est pas couvert par les disques de couleur, mais plusieurs miroirs circulaires sont disposés au sol, de diamètres identiques à ceux des disques. Cet espace central occupe une surface d’environ 32m de diamètre (900m²) comme le dôme. De sorte qu’il y a un dialogue perpétuel entre le dôme réel (toit du Grand Palais) qui transmet la lumière, et son reflet au sol dans les miroirs qui renvoient les images et multiplient les vides. Ce sont les jeux variés du vide.

 


 


 

Sim Eunlog : Comme le montre votre exposition Excentrique(s), il semble que, dans votre parcours, vous n’êtes pas indifférent à la notion de vide et vous donnez l'occasion de jouer avec ce vide.

 

Daniel Buren : Je suis très sensible à l’idée du vide. Pour moi, le vide n’est pas le néant. C’est pourquoi je n’étais pas d’accord avec l’idée du vide d’Yves Klein. On dit qu’il est le premier artiste en Occident à avoir travaillé sur le vide avec l’exposition de la Galerie Vide chez Iris Clert. Un jour où on me posait la question concernant cette exposition, j’ai répondu : « Pour quelqu’un qui voit cette galerie, c’est le contraire du vide et plutôt l’obsession de l’objet. Car la galerie est pleine avec les quatre murs.»

 


 

Sim : Comme vous l’avez remarqué, traditionnellement en Occident le ‘vide’ correspond à un ‘néant’, une absence considérée négativement. Mais votre conception du vide ressemble à celle de l'Extrême-Orient, c’est-à-dire riche, résonnante, etc. Est-elle influencée par la culture asiatique ?

 

Buren : En faisant des voyages et des travaux en Corée, au Japon, en Chine, j’ai appris à ce sujet. J’ai été très intéressé par l’utilisation des espaces dans les pays d'Extrême-Orient. Le Japon est sans doute un modèle extrême. Dans cette culture, l’espace réduit est traité de façon spécifique et un sens particulier de l’espace permet de répondre aux difficultés de la cohabitation serrée. Pour rendre l’espace plus vivable, il a fallu inventer une énergie avec le vide. Dans des architectures même petites, un espace comme un petit jardin ou une petite cour est aménagé qui joue avec l’idée de ‘vide’ et de ‘zen’ [méditation silencieuse]. Ce vide est un vrai luxe. Ce lieu non utilisé donne l’impression que l’espace adjacent est un peu moins étroit. Quand j’ai vu les jardins japonais, j’étais extrêmement intéressé par la façon donc une chose peut être relativement petite mais donne l’impression d’être géante. C’est une façon de ‘jouer avec le vide’, de mettre en contraste le plein et le vide, comme la philosophie coréenne avec le Yin et le Yang[2], etc. Au Grand Palais aussi, j’ai essayé de rendre sensible le vide[3].

 


 

Sim : Lors de la dernière Monumenta 2011, Anish Kapoor a souhaité que les visiteurs soient sidérés en voyant son Léviathan, c’est-à-dire qu'ils éprouvent une sensation de sublime. C'est un des aspects importants de l’art d’Anish Kapoor. Pour votre part, quel sentiment espérez-vous provoquer chez les visiteurs d’Excentrique(s) ?

 

Buren : Je ne peux pas donner de réponse. Bien sûr, j’ai des idées. Mais je ne veux pas donner d’interprétation personnelle. Car mes interprétations peuvent orienter les visiteurs dans certaines directions ou délimiter des champs. Une fois le travail fini, j’explique seulement comment ce travail a été fait, par exemple les matériaux, les couleurs, les tailles, etc. Pour l’interprétation et le sentiment, je laisse le visiteur libre. Donc je laisse cette question à ceux qui regardent. 

 


 

Sim : Votre position par rapport à votre œuvre et aux visiteurs me rappelle certaines idées de Roland Barthes[4]. Etes-vous influencé par lui ou par d’autres penseurs ? 

 

Buren : Je n’ai pas constaté une influence directe sur mes œuvres, mais il m’a certainement influencé. Il y a trente ans, quand je l’ai rencontré, il était déjà un grand penseur et un philosophe important. Je reste ouvert à certaines idées avancées par Roland Barthes, Maurice Blanchot, Gilles Deleuze, Guy Debord.... J’étais aussi très ami avec Jean-François Lyotard.

 


 

Sim : Pour beaucoup de personnes, l’art contemporain parait difficile à comprendre, y compris votre œuvre. Comment faire pour le rendre accessible ?

 

Buren : J’ai entendu dire que quelqu’un avait posé la même question à Picasso. Il a répondu : « Comment pouvoir dialoguer avec les Chinois sans apprendre le chinois ? De même, pour dialoguer avec l’art contemporain, il faut apprendre cette langue. 

 


 

(traduction Sim Eunlog)

 


  

[1] Dans le titre de cet article, les termes « vide » et « couleur » s’associent et ne s’opposent pas. Cette association  est familière aux Asiatiques et en particulier aux Bouddhistes. Dans le Sūtra du Coeur, un des textes bouddhiques les plus importants, on trouve le verset suivant très connu : « vide n’est autre que couleur, couleur n’est autre que vide » (traduction littérale). Ce verset suscite de multiples interprétations et cause un vertige herméneutique d’un point de vue phénoménologique. Cf. la note n°3 de bas de page.  

 

[2] Le principe de la philosophie du Yin et du Yang est basé sur une ‘relatio-logie’ (relatio ‘relation’ en latin + logos ‘logique’ en grec), non pas sur une ontologie. Comme Martin Büber l’indique dans  « Je et Tu », ce qui est important ce n’est ni « je » ni « tu » mais la conjonction « et ». Le Yin et le Yang forment un contraste complémentaire, mais pas un contraste dualiste. Car ils ne cessent de s’influencer mutuellement et l’un ne peut pas subsister sans l’autre. En ce sens, ils constituent une référence pour le « travail in situ » selon le contexte (en latin contextus, dont le verbe est con-texere ‘tisser avec’) et « l’outil visuel » dans le contexte.

 

[3] Pour sensibliser au vide, il faut un signe ou un indice qui peut rendre concret le vide. Dans l’exemple donné par Daniel Buren, on peut sentir, savourer, jouir du ‘vide’ (‘jardin’ ou ‘lieu non utilisé’) par rapport au ‘plein’ (‘cohabitation serrée’ ou lieu occupé). Au sens large, la relation entre le vide et le plein va de pair avec celle entre le vide et la couleur dans la philosophie asiatique (y compris le bouddhisme). Nous avons déjà mentionné brièvement la relation entre « vide » et « couleur » dans la note n°13 de bas de page. Dans l’Excentrique(s), la lumière colorée et les jeux de miroirs mettent en valeur le vide du Grand Palais. Sans indice, seule la structure du lieu est visible.

 

[4] Ici, je pense à l’ouvrage de Roland Barthes « La mort de l’auteur ». De même que Daniel Buren laisse l’interprétation de l’œuvre à celui qui regarde, « la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’auteur. » (Roland Barthes, « La mort de l’auteur », in Le bruissement de la langue, Paris : Seuil, coll. Points Essais, 1984, p.69.)